RÉPONSE À « L’ISLAM CONTRE LA MODERNITÉ »
Ferghane Azihari
mémoire sélective
L’Occident sur la balance que l’on réserve à l’islam
convertistoislam.fr
Poursuivons notre réponse à Ferghane Azihari. Nous voulions raviver sa mémoire — car son réquisitoire contre l’islam est méthodique, mais sa mémoire, elle, est sélective. L’islam y est jugé à ses pires pages — Daesh, l’esclavage, le déclin — tandis que l’Occident y est jugé à ses plus beaux idéaux : les Lumières, Condorcet, la déclaration des droits. D’un côté le casier judiciaire, de l’autre la profession de foi. Ce n’est pas une comparaison : c’est une balance truquée.
Nous avons déjà reconnu, sans rien dissimuler, les fautes commises par des musulmans au long de l’histoire — jamais celles de l’islam, car la Révélation n’y est pour rien. La rigueur exige maintenant l’inverse : poser l’Occident sur la même balance, avec la même exigence et des faits vérifiables. Avant les faits, un mot de méthode — car c’est elle, précisément, qui est en cause.
« Ô vous qui croyez ! Soyez fermes dans la justice, étant témoins en toute équité. Et que la haine pour un peuple ne vous incite pas à être injustes : soyez justes, c’est plus proche de la piété. »
Coran 5, verset 8. Que l’on note ce paradoxe d’entrée : c’est l’islam qui ordonne d’être juste même envers l’adversaire. Appliquons donc cette règle — y compris contre nous-mêmes.
CE QUE NOUS AFFIRMONS, ET CE QUE NOUS N’AFFIRMONS PAS
Il ne s’agit pas de dire que l’Occident serait tout entier le mal, ni les musulmans un peuple sans reproche. L’islam, comme Révélation, est parfait ; si des musulmans ont failli à travers l’histoire, ce sont eux qui trahissaient leur religion en le faisant, non l’islam qui les y poussait — la faute est celle des hommes, jamais de la Révélation. L’Occident, lui, a de réels acquis. Il s’agit d’une seule chose : une balance honnête, appliquée équitablement, met en cause toute civilisation — et c’est précisément pourquoi la méthode sélective d’Azihari ne démontre rien.
Posons la règle : on ne juge une civilisation ni à ses seuls crimes, ni à ses seuls idéaux. Qui juge l’islam à Daesh doit juger l’Occident à Auschwitz ; qui juge l’Occident aux Lumières doit juger l’islam à sa Révélation et à ses siècles de civilisation. Une seule balance, ou aucune.
Que l’on ne s’y trompe pas : ce qui suit n’est pas un « toi aussi ». Nous ne dirons jamais que les fautes de l’Occident effacent celles des musulmans — elles n’effacent rien. Nous disons autre chose : si la méthode du livre est valable, alors, appliquée équitablement, elle condamne toute civilisation, et ne prouve donc rien contre l’islam en particulier ; si elle n’est pas valable, le réquisitoire s’effondre de lui-même. Dans les deux cas, il ne tient pas. Récuser le juge n’est pas plaider l’innocence de l’accusé.
Un mot encore. On nous objectera que nous imputons à « l’Occident » des crimes commis par des États précis, à des époques précises. C’est exact — et c’est voulu : c’est un miroir. Si l’agrégat « l’Occident » est injuste pour porter Vichy ou le Code noir, alors l’agrégat « l’islam » est injuste pour porter Daesh ou les fautes de tel émir d’un siècle lointain. Nous rendrons volontiers le miroir le jour où l’auteur rendra la balance. Enfin, nous concéderons chemin faisant tout ce qui doit l’être : notre but n’est pas de gagner une joute, mais d’être justes.
Avant de juger l’islam au nom de la tolérance, l’Europe devrait se souvenir de son propre rapport à la religion. Des siècles durant, l’intolérance y fut la règle, et d’une violence extrême.
L’Inquisition — espagnole surtout (à partir de 1478) — traqua, tortura et brûla les hérétiques et les « faux convertis ». En 1492, l’Espagne expulsa ses juifs ; entre 1609 et 1614, ses musulmans, les morisques. Là où le monde musulman classique laissait juifs et chrétiens vivre selon leur culte — statut subordonné, certes, mais qui garantissait la vie, le culte et les biens — l’Europe latine convertissait de force, expulsait ou massacrait ses minorités. Le contraste est l’exact inverse du cliché.
Les guerres de religion, ensuite, ravagèrent le continent. En France, le massacre de la Saint-Barthélemy (1572) fit des milliers de victimes huguenotes en quelques jours. La guerre de Trente Ans (1618-1648), à la fois religieuse et politique, fut l’une des plus meurtrières de l’histoire européenne : des régions entières de l’Empire y perdirent une part considérable de leur population. Que l’on garde cela en mémoire quand on présente l’Europe comme le foyer naturel de la tolérance.
On ne peut juger une civilisation à ses esclavages et à ses conquêtes, puis omettre les siens. L’Europe a bâti une part de sa puissance sur la conquête et l’extraction — à une échelle inédite.
L’esclavage : le dire en entier
On reproche à des musulmans l’esclavage — pratique réelle, que nous n’excusons pas. Mais la traite atlantique fut d’une tout autre nature : un système capitaliste et racial qui déporta des millions d’Africains vers les plantations des Amériques, encadré en France par un texte de loi, le Code noir. Une civilisation qui codifie l’esclavage par décret royal n’est pas en position de donner des leçons sur ce chapitre.
Soyons complets, car l’équité l’exige. Des marchands musulmans ont pratiqué la traite — transsaharienne, orientale — longtemps et massivement, et le monde musulman n’a pas fait sur ce chapitre tout l’examen de conscience qu’il doit : nous l’avons écrit dans le volet de cette série consacré à l’esclavage, et nous le maintenons. Reconnaissons de même à l’Occident un mérite réel : il a aboli l’esclavage — 1833 au Royaume-Uni, 1848 en France, 1865 aux États-Unis — tard, après des siècles de profits, mais il l’a fait. Les abolitions en terre d’islam vinrent plus tard encore, souvent sous pression extérieure, et des séquelles persistent en Mauritanie — à la honte des musulmans qui s’en accommodent, en trahison de la trajectoire d’affranchissement que la Révélation avait ouverte. Cette équité-là, nous la pratiquons ligne après ligne ; qu’on nous montre la page où le livre pratique la sienne.
L’Algérie, l’Indochine, le Congo
L’Algérie fut envahie en 1830 et soumise cent trente-deux ans : spoliation des terres, statut d’indigénat, répression. Le 8 mai 1945 — le jour même où l’Europe célébrait sa libération — les manifestations de Sétif, Guelma et Kherrata furent écrasées dans le sang : des milliers de morts. Puis la guerre (1954-1962), où la torture fut érigée en système, ce que l’État français a lui-même fini par reconnaître. À l’autre bout du monde, la guerre d’Indochine (1946-1954) fit des centaines de milliers de morts pour conserver une colonie. Et le Congo dit « belge » demeure l’un des pires crimes coloniaux. Étrange constance : les crimes commis par des musulmans seraient imputés à l’islam même, mais les crimes de l’Europe ne seraient jamais l’Europe.
Azihari reproche à l’islam d’être incompatible avec la démocratie. Mais lorsque des peuples musulmans ont choisi par les urnes, l’Occident n’a pas applaudi : il a souvent aidé à défaire le résultat.
Algérie, 1991-1992
Aux premières législatives libres, un parti islamiste, le FIS, arriva largement en tête au premier tour (décembre 1991). En janvier 1992, l’armée annula le second tour — avec le soutien diplomatique de Paris et l’assentiment des capitales occidentales. S’ensuivit une guerre civile : plus de cent mille morts. Que le programme du FIS inquiétât — y compris nombre d’Algériens — nous l’accordons volontiers. Mais annuler un scrutin reste annuler un scrutin, et l’on ne prêche pas la démocratie en se réservant le droit d’en annuler les résultats.
Égypte, 2013
Mohamed Morsi fut le premier président démocratiquement élu d’Égypte (2012). Sa gouvernance avait dressé contre lui des manifestations massives — concédons-le aussi. Un an après son élection, le coup d’État du général Sissi le renversait. Les capitales occidentales évitèrent soigneusement le mot « coup d’État » — le prononcer eût imposé de suspendre l’aide militaire. Morsi mourut en 2019, dans le box d’un tribunal ; la répression qui suivit fit des milliers de victimes, sans que les leçons de démocratie ne reprennent.
Libye, 2011
C’est la France de Nicolas Sarkozy qui mena l’intervention franco-otanienne contre Kadhafi. Le résultat ne fut pas la démocratie, mais l’effondrement : milices, chaos, jusqu’à des marchés aux esclaves. Et l’ironie de l’histoire : ce même président a été condamné, en septembre 2025, pour association de malfaiteurs dans l’affaire du financement libyen de sa campagne — premier ancien chef de l’État français incarcéré ; son délibéré en appel est attendu fin 2026.
Ajoutons, pour être entiers : bien des despotismes du monde musulman répriment sans qu’aucune capitale occidentale ne les y aide — fautes de musulmans, là encore, que rien n’excuse. Notre point n’est pas que l’Occident fabrique tous les tyrans ; il est que le discours occidental de la démocratie se suspend dès que l’urne déplaît — et qu’on ne bâtit pas une leçon de morale sur une règle à géométrie variable.
L’indépendance fut proclamée ; la dépendance, maintenue. Le franc CFA, créé en 1945 — son sigle signifiait alors « Colonies françaises d’Afrique » — demeure en 2026 la monnaie de quatorze pays, arrimée à l’euro (1 euro = 655,957) et garantie par le Trésor français. La réforme de 2019-2020 (le futur « Eco ») a supprimé quelques symboles, mais conservé l’essentiel : l’arrimage à l’euro et la garantie française. Disons-le honnêtement : la corruption et la mauvaise gouvernance internes pèsent lourd elles aussi, et plusieurs États ont choisi de conserver cette monnaie pour sa stabilité. Notre grief porte sur l’origine coloniale du dispositif et sur l’asymétrie de la tutelle — non sur l’idée que tous les maux du continent seraient français.
Le pillage n’est pas seulement monétaire : il est aussi culturel, et il dure. Selon le rapport officiel commandé par la France en 2018 (rapport Sarr-Savoy), au moins quatre-vingt-dix mille objets d’art d’Afrique subsaharienne se trouvent dans les collections publiques françaises, dont quelque soixante-dix mille au seul musée du quai Branly — nombre d’entre eux pris par la force à l’époque coloniale, tels les vingt-six trésors d’Abomey arrachés au palais du roi Béhanzin en 1892, et restitués seulement en 2021. On a pris jusqu’à la mémoire des peuples ; on la rend au compte-gouttes, un siècle plus tard.
Sur le mot le plus grave — génocide — il faut être à la fois exact et courageux. L’Occident, que l’on présente comme le berceau des droits de l’homme, en a commis, couvert et soutenu.
Les génocides coloniaux
Au début du XXe siècle, l’Allemagne extermina les Herero et les Nama dans son Sud-Ouest africain — l’actuelle Namibie (1904-1908) : massacres, déportations, camps, puits empoisonnés. Berlin l’a officiellement reconnu comme un génocide en 2021.
Les totalitarismes : la barbarie au cœur de la modernité
Et c’est au XXe siècle — le plus « moderne », le plus industriel, le plus avancé — que l’humanité a connu ses pires massacres. Ce ne sont pas des fanatismes religieux qui les ont produits, mais des idéologies modernes et séculières. Le nazisme a organisé l’extermination industrielle de six millions de juifs, et de millions d’autres — Tsiganes, Slaves, handicapés, opposants ; la France de Vichy y a, sur son propre sol, prêté la main : la rafle du Vélodrome d’Hiver (1942) fut exécutée par la police française, environ soixante-seize mille juifs furent déportés de France, et la République n’a reconnu la responsabilité de l’État qu’en 1995. Le stalinisme, de son côté, a englouti des millions de vies dans le goulag et dans des famines provoquées. La modernité n’a pas aboli la barbarie : elle lui a donné l’efficacité de l’usine. Voilà qui devrait suffire à enterrer l’équation « moderne = moralement supérieur ».
Gaza : la rigueur de l’attribution
Enfin, le présent. Et d’abord ce que la justice — celle du verset cité en ouverture — impose de dire en premier : le 7 octobre 2023, le Hamas et d’autres groupes armés ont tué en Israël environ mille deux cents personnes, en grande majorité des civils, et enlevé près de deux cent cinquante otages. L’islam interdit de tuer les non-combattants : nous condamnons ces crimes sans réserve ni arrière-pensée — comme la Commission d’enquête de l’ONU y a elle-même conclu à des crimes de guerre.
Cela dit, un crime n’autorise pas tout crime en retour — c’est le principe même du droit que l’Occident dit défendre. Sur la suite, nous nous en tenons strictement aux constats d’autorités nommées. La même Commission d’enquête indépendante de l’ONU, présidée par l’ancienne juge Navi Pillay, a conclu le 16 septembre 2025 qu’Israël a commis un génocide à Gaza, retenant quatre des actes prohibés par la Convention et une intention génocidaire comme seule inférence raisonnable. Amnesty International (dès décembre 2024), Human Rights Watch, l’Association internationale des spécialistes du génocide et la rapporteuse spéciale de l’ONU sont parvenues à la même conclusion.
Soyons précis sur ce qui n’est pas tranché : la Cour internationale de justice ne s’est pas encore prononcée sur le fond (Israël a déposé son contre-mémoire en mars 2026) ; les mandats de la Cour pénale internationale visent des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, non le génocide, juridiquement distinct ; et Israël récuse ces conclusions, en accusant la Commission de partialité. Le bilan, lui, se chiffre en dizaines de milliers de morts — plus de soixante-dix mille selon les autorités de Gaza fin 2025, jusqu’à cent vingt mille morts violentes selon une estimation de l’institut Max Planck, dont une large part d’enfants.
LE POINT QUI NOUS OCCUPE
Nous ne demandons à personne d’adopter le mot avant les juges. Nous constatons ceci : la même Commission de l’ONU a appelé tous les États à cesser les transferts d’armes — quand plusieurs gouvernements occidentaux ont continué d’armer et de couvrir diplomatiquement l’État mis en cause. La justice que l’Occident exige des autres, il la suspend pour ses alliés : voilà, indépendamment du verdict final, le deux poids, deux mesures.
Une civilisation qui fait la leçon aux autres sur les femmes, l’enfance et la morale a, dans sa propre maison, des comptes qu’elle a longtemps refusé de régler. Le cas Gabriel Matzneff est édifiant : cet écrivain a décrit, dans ses propres livres publiés, l’abus sexuel d’enfants — y compris de très jeunes garçons à l’étranger. Loin d’être inquiété, il fut célébré des décennies durant par l’élite littéraire, jusqu’à un prix Renaudot en 2013. Quand l’affaire éclata enfin (2020), il échappa à toute condamnation : prescription, puis nullité de procédure. Et la France n’a fixé un âge légal de consentement — quinze ans — qu’en 2021. On nous répondra qu’elle a fini par légiférer : c’est vrai, et tant mieux. Mais un demi-siècle de célébration ne s’efface pas par un article de loi, et le procès qui n’a pas eu lieu ne se tiendra jamais. Que l’on ne nous fasse pas dire, enfin, ce que nous ne disons pas : là où, en terre musulmane, des mariages précoces ou des violences prospèrent sous couvert de religion, nous les avons dénoncés dans cette série comme des trahisons de la Loi, non comme son application.
L’affaire Epstein dit la même chose d’une justice qui vacille dès qu’elle touche les puissants : le principal accusé est mort en 2019 avant tout procès ; sa complice fut condamnée, mais les réseaux qui gravitaient autour de lui n’ont, pour l’essentiel, jamais été jugés. Il y a partout des prédateurs ; ce qui est révélateur, c’est la lenteur à juger lorsque le coupable appartient à l’élite. C’est cette lenteur qui ruine la prétention à la supériorité morale.
S’ajoute le récit : celui qui fait de l’Arabe et du musulman un terroriste par défaut. Nous ne nions pas la violence commise au nom de l’islam — elle relève du khârijisme, non de l’orthodoxie. Mais l’asymétrie du soupçon mérite d’être nommée : à l’ère hyper-connectée, chacun voit mieux qui commet quoi, et l’indignation à géométrie variable devient visible à tous.
Aux impressions, opposons les chiffres. Deux questions se prêtent à la mesure : où vit-on le plus en sécurité, et qu’est-ce qui, au juste, arme les guerres ? Les données — celles de l’ONU, notamment — disent le contraire du cliché.
La délinquance : le cliché contre les faits
On imagine volontiers le monde musulman violent et l’Occident paisible. Le taux d’homicide — l’indicateur le plus fiable et le plus comparable d’un pays à l’autre — dit l’inverse. Les États du Golfe figurent parmi les plus sûrs de la planète : les Émirats arabes unis enregistrent environ 0,5 homicide pour cent mille habitants, le Qatar et Oman des taux comparables — soit moins que la France (environ 1), le Royaume-Uni (1,2) ou, très loin devant, les États-Unis (plus de 6). La région la plus meurtrière du monde n’est pas le monde musulman : ce sont les Amériques, où la criminalité organisée fait exploser les taux.
Soyons justes, car c’est notre méthode : l’Europe de l’Ouest est, elle aussi, peu violente. Le propos n’est donc pas que les musulmans seraient des saints et l’Occident un coupe-gorge — il est que le cliché du « musulman violent » ne résiste pas aux données, et que la sécurité ne suit pas l’axe « Occident moderne contre islam arriéré ». Il faut l’admettre sur l’autre versant : certaines terres musulmanes ravagées par la guerre — le Yémen, la Syrie — sont dangereuses ; mais c’est la guerre, souvent attisée de l’extérieur, non la criminalité ordinaire que le cliché prétend dénoncer.
Un facteur mérite d’être nommé. Là où l’islam interdit l’alcool, les statistiques de l’Organisation mondiale de la santé sont éloquentes : les pays à majorité musulmane consomment le moins au monde (le Koweït proche de zéro, l’Arabie saoudite 0,1 litre par habitant), quand la région européenne dépasse neuf litres et que le pays le plus consommateur, la Roumanie, approche dix-sept. Or l’alcool est lié à plus de deux cents maladies et à une part considérable des violences. Là où la loi seule échoue, l’interdit religieux épargne des vies.
Les guerres et les croyances
Reste l’accusation la plus tenace : la religion ensanglanterait le monde. L’histoire dit autre chose. Un vaste recensement (l’étude « God and War » reprise par la BBC) conclut que, sur trois mille cinq cents ans, plus de soixante pour cent des guerres n’avaient aucune motivation religieuse. L’Encyclopedia of Wars, qui catalogue mille sept cent soixante-trois conflits, n’en classe qu’environ sept pour cent comme religieux — chiffre que nous citons avec prudence, car il est discuté et provient d’une source engagée, un critique avançant une proportion sensiblement plus élevée. L’Encyclopédie de la guerre de Gordon Martel aboutit, elle, à environ six pour cent.
Mais voici le point qui tranche : les guerres les plus meurtrières de l’histoire ne furent pas religieuses. La Première et la Seconde Guerre mondiale, les massacres de masse des régimes totalitaires — dizaines de millions de morts — furent l’œuvre d’idéologies séculières (nationalisme, nazisme, communisme), et naquirent en Occident. Le siècle le plus areligieux fut, de très loin, le plus sanglant. Nous ne nions pas que des guerres aient été menées au nom de la religion, l’islam compris ; nous disons qu’elles sont minoritaires, et que les idéologies modernes se sont montrées incomparablement plus meurtrières.
Une réponse sérieuse anticipe les répliques. Voici les cinq que l’on nous fera — et ce que nous y répondons, froidement.
« C’est du whataboutisme : deux torts ne font pas une raison »
Exact — et ce n’est pas notre argument. Relisez chaque section : nous n’avons écrit nulle part que les fautes de l’Occident effacent celles des musulmans. Nous avons établi autre chose : la méthode qui condamne l’islam sur ses pires pages, appliquée équitablement, condamne toute civilisation — donc elle ne démontre rien sur l’islam en particulier. C’est une critique de la balance, non un plaidoyer d’innocence. Un tribunal qui n’instruit qu’à charge, et pour un seul prévenu, n’est pas un tribunal ; le dire n’est pas défendre l’accusé, c’est récuser le juge.
« L’Occident s’est corrigé ; l’islam, non »
C’est l’objection la plus sérieuse, et nous la prenons au sérieux. Oui, l’Occident s’est corrigé sur des points majeurs : il a aboli l’esclavage, décolonisé, reconnu certains de ses crimes — la présente réponse s’appuie d’ailleurs sur ces reconnaissances officielles (1995, 2018, 2021), et nous les saluons sans réticence. Trois précisions, cependant. La correction fut tardive, souvent arrachée — les indépendances furent conquises, rarement offertes — et elle demeure inachevée : le franc CFA circule encore, les armes vers Gaza aussi. Une capacité d’autocorrection réelle n’est pas un chèque en blanc moral.
Ensuite, le monde musulman se corrige aussi — mais on refuse de compter ses corrections, parce qu’on n’en admet qu’une seule forme : s’éloigner de sa religion. Quand plus de cent vingt savants sunnites réfutent Daesh point par point, textes à l’appui, quand les institutions du sunnisme condamnent le takfir et les attentats, quand les musulmans sont eux-mêmes les premières victimes du terrorisme qui se réclame de l’islam, cette autocorrection interne — au nom de l’islam, par l’islam — ne compte jamais. Le critère est truqué : on appelle « réforme » l’éloignement de la Révélation, et « immobilisme » la fidélité. C’est demander à l’islam de se corriger en cessant d’être lui-même — autrement dit, glisser la conclusion du livre dans le critère du jugement. Pour le croyant, la mesure d’une correction est le retour à la justice que Dieu ordonne, non la distance prise avec Lui. Et cela ne blanchit ni les despotes ni les guerres sectaires du monde musulman contemporain : fautes de musulmans, que nous avons nommées et que nous nommerons encore.
« Vous imputez à l’Occident des crimes d’États précis »
Exactement — et c’est écrit dès notre section de méthode : c’est un miroir, tendu sciemment. Si l’agrégat « l’Occident » est injuste pour porter Vichy ou le Code noir, l’agrégat « l’islam » l’est tout autant pour porter Daesh. Celui qui trouve le miroir déformant vient de concéder que la balance l’était. Nous rendrons le miroir quand l’auteur rendra la balance.
« Vos exemples sont du passé ; les problèmes de l’islam sont présents »
La présente réponse contient le présent des deux côtés : Gaza et les armes qui y partent aujourd’hui, le franc CFA en 2026, Matzneff célébré jusqu’en 2013 et jamais condamné, Epstein — et le passé des deux côtés. Quant aux pathologies présentes du monde musulman — despotismes, guerres sectaires, misère — nous ne les nions pas ; nous contestons qu’on les impute à l’essence de l’islam pendant qu’on refuse d’imputer Auschwitz à l’essence de la modernité. Les démocides du XXe siècle ne relèvent pas du Moyen Âge.
« Vous esquivez le fond doctrinal du livre »
Non : nous le traitons à sa place. L’apostasie, la femme, l’esclavage, la préservation du Coran, la science, le statut des minorités : chacun de ces chapitres reçoit sa réponse propre, textes et savants à l’appui, dans les autres volets de cette série. Le présent volet traite une chose et une seule : la balance. On ne répond pas à tout dans un texte ; on répond à tout dans l’ensemble.
Précisons d’abord le périmètre : jusqu’ici nous avons parlé d’histoire et d’États ; nous parlons maintenant d’un projet contemporain précis — le libéralisme culturel — et non de « l’Occident » tout entier, où ce projet est d’ailleurs vivement contesté de l’intérieur.
Reste en effet l’argument le plus sourd, et le plus répandu : l’Occident serait supérieur parce qu’il est plus prospère, plus confortable, plus avancé. Mais le confort matériel n’est pas un certificat de moralité. Une civilisation capable d’Auschwitz et du goulag dans son siècle le plus avancé ne peut pas prétendre que le progrès technique vaut progrès moral. On ne dit pas « alléluia, vive la modernité » devant un produit intérieur brut.
Et lorsqu’on regarde non plus le confort mais les mœurs, une divergence de fond apparaît. Le libéralisme contemporain a entrepris de redéfinir les catégories les plus fondamentales de l’existence : le mariage, la famille, la filiation, la différence des sexes. Pour l’islam, la famille fondée sur l’union de l’homme et de la femme n’est pas une convention parmi d’autres : elle est l’ordre naturel — la fitra — et la transmission de la filiation (le nasab) et des valeurs en est un pilier. Voir cet ordre se défaire — la filiation réorganisée, la différence des sexes tenue pour un simple choix — n’est pas, aux yeux de l’islam, un « progrès » : c’est une perte de repères, et un risque pour la chaîne des générations.
La vraie question n’est donc pas : qui a le plus de confort ? Mais : où va une civilisation qui défait les fondements mêmes sur lesquels toute société s’est jusqu’ici bâtie ? « Où va-t-on ? » n’est pas une exclamation : c’est la seule question sérieuse. Une civilisation se juge à ce qu’elle fait de l’homme — à la justice qu’elle rend, aux liens qu’elle protège, à la nature qu’elle respecte — non au chiffre de sa croissance.
Revenons à la question du titre. Mémoire sélective, ou ennemi du bien ? Sur la seconde moitié, nous nous arrêterons : nul ne lit dans les cœurs, et savoir si un homme est « ennemi du bien » relève de sa conscience devant Dieu, non de notre verdict. Nous laissons cette part où elle doit rester.
Mais la première moitié, elle, se démontre — fait après fait, chiffre après chiffre. Une méthode qui impute à l’islam chacune des fautes des musulmans, et à l’Occident aucune des siennes — qui retient l’Inquisition, les guerres de religion, l’esclavage industriel, le colonialisme, les coups d’État contre des élus, le pillage, les totalitarismes et les génocides du seul côté où cela l’arrange — cette méthode ne survit pas à une balance honnête. La mémoire d’Azihari est sélective : c’est un fait, pas une insulte.
Formulons donc la thèse une dernière fois, froidement, pour qu’on ne puisse pas la déformer : nous ne soutenons pas que l’Occident est pire ; nous soutenons que le standard appliqué à l’islam n’est pas appliqué à l’Occident par lui-même. Nous avons reconnu les fautes commises par des musulmans — et jusqu’aux nôtres, chemin faisant. Que l’auteur reconnaisse celles de l’Occident. Alors, et alors seulement, le dialogue sera honnête.
« Soyez de stricts observateurs de la justice et des témoins équitables, fût-ce contre vous-mêmes. »
Coran 4, verset 135. Nous avons témoigné contre nous-mêmes chaque fois qu’il le fallait. Tant que l’Occident sera jugé à ses rêves et l’islam à ses cauchemars, le verdict de M. Azihari ne sera pas de l’histoire : ce sera un choix — celui de la moitié que l’on accepte de se rappeler.
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NOTES DE BAS DE PAGE
- Coran, sourate 5 (al-Mâ'ida), v. 8, trad. Rachid Maach.
- Inquisition espagnole (à partir de 1478) ; expulsion des juifs d'Espagne (décret de l'Alhambra, 1492) ; expulsion des morisques (1609-1614).
- Massacre de la Saint-Barthélemy (24 août 1572) ; guerre de Trente Ans (1618-1648), l'un des conflits les plus meurtriers de l'histoire européenne.
- Traite atlantique : déportation de plusieurs millions d'Africains (XVe-XIXe s.) ; en France, l'esclavage colonial fut codifié par le Code noir (1685).
- Traites transsaharienne et orientale menées par des marchands musulmans sur plusieurs siècles — voir le volet de cette série consacré à l'esclavage. Abolitions : Royaume-Uni 1833, France 1848, États-Unis 1865 ; Arabie saoudite 1962 ; Mauritanie 1981 (criminalisation en 2007), où des séquelles persistent.
- Massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, 8 mai 1945 ; bilan lourdement débattu, se chiffrant en milliers de morts algériens.
- Recours systématique à la torture pendant la guerre d'Algérie (1954-1962), reconnu officiellement par l'État français (déclaration relative à Maurice Audin, 2018).
- Guerre d'Indochine (1946-1954), conflit colonial français ayant fait plusieurs centaines de milliers de morts.
- Victoire du FIS au premier tour des législatives (décembre 1991), interruption du processus électoral par l'armée (janvier 1992), puis guerre civile (plus de 100 000 morts).
- Élection de Mohamed Morsi (2012) ; manifestations massives de juin 2013 ; coup d'État du général al-Sissi (juillet 2013) ; mort de Morsi en audience en 2019.
- N. Sarkozy, condamné le 25 septembre 2025 pour association de malfaiteurs (affaire du financement libyen), 5 ans ; incarcéré puis libéré sous contrôle judiciaire ; délibéré en appel attendu le 30 novembre 2026.
- Franc CFA : créé en 1945 (« Colonies françaises d'Afrique ») ; 14 pays ; parité fixe 1 € = 655,957, garantie par le Trésor français ; réforme « Eco » (2019-2020) conservant l'arrimage à l'euro et la garantie française.
- Rapport Sarr-Savoy (2018) commandé par la présidence française : ≈ 90 000 objets subsahariens dans les collections publiques françaises, dont ≈ 70 000 au musée du quai Branly ; 26 œuvres du trésor d'Abomey (palais de Béhanzin, prises en 1892) restituées au Bénin en 2021.
- Génocide des Herero et des Nama (1904-1908) en actuelle Namibie, reconnu officiellement par l'Allemagne en 2021.
- Shoah : extermination d'environ six millions de juifs par le régime nazi. Rafle du Vél' d'Hiv (16-17 juillet 1942), exécutée par la police française ; ≈ 76 000 juifs déportés de France ; responsabilité de l'État français reconnue en 1995.
- Stalinisme : système concentrationnaire du goulag et famines provoquées (dont la grande famine de 1932-1933), ayant causé plusieurs millions de morts.
- Attaques du 7 octobre 2023 (Hamas et autres groupes armés) : environ 1 200 morts en Israël, en grande majorité des civils, et environ 250 otages. La Commission d'enquête indépendante de l'ONU y a conclu à des crimes de guerre (rapport présenté en juin 2024).
- Commission d'enquête indépendante de l'ONU (prés. Navi Pillay), rapport A/HRC/60/CRP.3, 16 septembre 2025 : conclusion de génocide à Gaza.
- Amnesty International (rapport de décembre 2024), Human Rights Watch, Association internationale des spécialistes du génocide (août 2025) et la rapporteuse spéciale F. Albanese : même conclusion.
- CIJ : affaire Afrique du Sud c. Israël, contre-mémoire israélien déposé le 12 mars 2026, pas de jugement au fond. CPI : mandats contre B. Netanyahou et Y. Gallant (nov. 2024) pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité. Israël récuse la conclusion de génocide et conteste l'impartialité de la Commission.
- Bilan : ≈ 70 000 morts selon les autorités de Gaza (déc. 2025) ; estimation de l'Institut Max Planck (nov. 2025) : 100 000 à 126 000 morts violentes, dont ≈ 27 % d'enfants de moins de 15 ans.
- G. Matzneff a décrit ses actes pédocriminels dans ses propres ouvrages ; longtemps soutenu par le milieu littéraire ; lauréat du prix Renaudot de l'essai en 2013.
- France : seuil d'âge en deçà duquel le consentement d'un mineur est légalement exclu, fixé à 15 ans par la loi du 21 avril 2021.
- J. Epstein, mort en détention en 2019 avant tout procès ; sa complice G. Maxwell a été condamnée en 2021.
- Taux d'homicide pour 100 000 habitants (données UNODC et indices internationaux, dernières années disponibles) : Émirats arabes unis ≈ 0,5 ; Qatar et Oman comparables ; France ≈ 1 ; Royaume-Uni ≈ 1,2 ; États-Unis > 6. Moyenne mondiale ≈ 5,6. L'UNODC identifie les Amériques comme la région la plus touchée, sous l'effet de la criminalité organisée.
- Organisation mondiale de la santé, consommation d'alcool par habitant (données 2019) : pays à majorité musulmane parmi les plus faibles au monde (Koweït ≈ 0 ; Arabie saoudite ≈ 0,1 L) ; Région européenne de l'OMS la plus élevée (> 9 L) ; Roumanie ≈ 17 L. L'alcool est associé à plus de 200 maladies et blessures.
- Étude « God and War » (reprise par la BBC) : sur ≈ 3 500 ans, plus de 60 % des guerres sans motivation religieuse. Encyclopedia of Wars (Phillips et Axelrod) : ≈ 7 % des 1 763 conflits recensés classés religieux — proportion contestée et issue d'une source engagée. Encyclopedia of War (G. Martel) : ≈ 6 %. Les conflits les plus meurtriers (guerres mondiales, démocraties totalitaires) furent séculiers.
- « Open Letter to al-Baghdadi » (septembre 2014), signée par plus de 120 savants et muftis sunnites du monde entier : réfutation point par point de la doctrine de Daesh sur le fondement du Coran et de la Sunna.
- National Counterterrorism Center (États-Unis), Report on Terrorism 2011 : dans les cas où l'affiliation religieuse des victimes a pu être établie, les musulmans ont représenté de 82 à 97 % des morts du terrorisme sur les cinq années précédentes.
- Coran, sourate 4 (an-Nisâ'), v. 135, trad. Rachid Maach.
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