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« On ne connaît pas la vérité par les hommes, mais connais donc la vérité, et après tu connaîtras ceux qui la suivent. »


Analyse de la nouvelle génération de prédication francophone

Publié par convertistoislam - l'islam pour tous sur 11 Février 2019, 00:01am

“La course au buzz vous distrait” : analyse de la nouvelle génération de prédication francophone
« A vouloir vivre avec son temps, on meurt avec son époque ». Stendhal ne croyait pas si bien dire. Dans une société où les réseaux sociaux et leurs codes sont devenus la loi de quasiment tous les domaines et marchés allant jusqu’à mettre au pas les plus grandes entreprises dans leurs stratégies commerciales et leurs techniques de communication, il n’est pas étonnant que le phénomène atteigne jusqu’à la sphère du religieux et que les méthodes de prédication de notre époque en prennent un coup. Ajoutez à cela la pression effective de ceux qui, nuit et jour, radotent aux imams qu’ils sont « trop archaïques » et qu’ils devraient « parler aux jeunes dans leur langage », et vous aurez la parfaite recette d’une mise-à-jour perçue comme nécessaire voire obligatoire de la transmission du patrimoine islamique.
C’est ainsi que, sans réfléchir, sur fond de volonté de faire parvenir le message au plus grand nombre, l’appel à Allah en ces dernières années s’est, pour beaucoup, soumis au diktat arbitraire du monde virtuel. Comme une novlangue que se sont eux-mêmes imposée ceux qui se sont désignés - à juste titre ou pas - garants et acteurs de la prédication aujourd’hui, on parle désormais en « Like », en « vues » et en « portée de publications ». Vitesse de l’hyper-information oblige, la remise en question de ces méthodes, qui prend beaucoup trop de temps pour l’époque, est passée à la trape au profit d’une efficacité de communication qui ferait pâlir de jalousie les plus grands de ceux qu’on appelle les « influenceurs ». Les règles sont désormais toutes autres que celles que connaissaient nos aïeuls : fini les calames, l’encre, les tablettes et les genoux au sol, la norme est aux vignettes YouTube soignées, aux titres aguicheurs ou « clickbait » pour reprendre le concept anglo-saxon, aux techniques de marketing parfois aux limites de l’intempestif et surtout : à l’égotisation de la « da’wa ».
De la même manière qu’un YouTubeur voulant créer ou entretenir une notoriété réfléchirait à parler de ce qui ferait le plus réagir sur la toile, ou, pour reprendre le langage de l’époque, ferait le « buzz », le prédicateur 2.0 spécule sur les sujets les plus enjôleurs que sa religion peut comporter, ou les plus manières les plus attractives de les amener. Dans la même logique qu’un twittos influent suivrait pour trouver les thèmes qui l’amèneront en trending topics, l’imam d’aujourd’hui pioche dans les déclarations attirantes, parfois même racoleuses, pour se faire un nom. Et tout comme un Snapchateur ou Instagrammeur se placerait au centre de son travail, en partageant à sa « communauté » les moments de son intimité, de ses activités ou de ses loisirs en gage de feinte proximité avec ceux qui le suivent, l’imam de la « nouvelle génération » doit également se mettre en scène dans les moments du quotidien, parler de lui, montrer ses distractions, ses loisirs, faire participer des membres de sa famille, quitte à tordre les règles de la pudeur et du sérieux, le tout justifié par l’envie de « montrer qu’un imam peut aussi être ouvert ».
Mais c’est alors que la « da’wa » prend un virage dangereux, et que le prédicateur, même s’il se justifie d’avoir une intention saine et louable, tombe dans les limbes d’un système bien trop mondain pour être inoffensif, pour sa foi comme pour la sacralité de l’héritage duquel il s’est porté garant et pour l’honneur de ceux qui l’ont porté avant lui. Celui qui devait n’être à la base que le héraut du message divin, effaçant sa personne pour ne laisser que la voix qu’il porte, devient le centre de l’attention de son public, le saltimbanque au milieu de la foule vers qui les regards se tournent avant les oreilles.
Et là où les pieux ancêtres de notre communauté plongeraient dans une profonde remise en question et iraient jusqu’à s’exiler pour se préserver de cette spirale infernale, le prédicateur, lui, en profite, consciemment ou pas : il en joue, en fait son fond de commerce, au sens figuré comme au sens propre, n’hésitant pas, pour les moins scrupuleux du moins, à utiliser cette notoriété pour vendre des produits de toutes sortes, des prétendues « formations », des instituts, des voyages…
S’additionnent à cela les déviances, voulues ou pas, d’une part d’entre eux dans le dogme et la croyance sunnite, comme dans la pratique religieuse, s’éloignant de l’orthodoxie vers des chemins sinueux, tantôt pour provoquer ou se faire remarquer, tantôt pour caresser dans le sens du poil une frange de la communauté qui tend passionnellement vers celui qui l’arrangera le plus dans son désir de laxisme et de facilités. Et s’engage ainsi un cercle vicieux, drainant le prédicateur comme son public vers les méandres du vice humain : de par l’égotisation de sa da’wa et sa position en tant que centre d’intérêt, il nourrit la curiosité de son auditoire dans leur nature à vouloir tout connaître de ceux qui sont sous les projecteurs, tout comme un fan voudrait tout connaître de sa célébrité préférée. Son auditoire, quant à lui, le lui rend bien : ils l’élèvent, l’idéalisent et l’encensent, lui donnant le sentiment d’être soutenu et choyé, flattant indéniablement son ego à plus ou moins forte mesure : le prédicateur se sent au moins écouté, au pire vénéré par ceux qu’il pense désormais être son armée, le suivant dans ses moindres faits et gestes.
Nul besoin de s’étaler dans la compilation de citations des générations passées qui fuyaient la célébrité comme on fuit la peste. La simple remise en question de l’intention devrait suffire à toute personne honnête pour revoir ses positions et rectifier le tir de sa prédication. L’intention, cette essence précieuse qui fait en Islam la validité ou la caducité de nos actes au regard du Seigneur, est une donnée somme toute très négligée, du moins de ce qu’il en paraît, par ceux qui s’acharnent à prétendre le contraire voire à vouloir la réformer chez ceux qui les écoute. Et à l’heure où elle était la chose que craignaient le plus les anciens dans leur enseignement, elle est la chose la moins appréciée chez les concernés d’aujourd’hui.
À l’heure où des sommités telles que Sufyān Ath-Thawrī (m. 161 H) - qu’Allāh l’agrée - disaient : « Je n’ai rien combattu de plus difficile que mon intention, car elle ne cesse de changer », nos contemporains ont l’air de dire que c’est la chose la plus aisée à maîtriser. Et quand des érudits tels que Sulaymān ibn ‘Alī Al-Hāshimī (m.219 H) disaient : « Il se peut que je transmet un ḥadīth en ayant une intention, puis arrivant au milieu de ce ḥadīth mon intention change. C’est ainsi qu’un seul ḥadīth peut nécessiter de renouveler son intention plusieurs fois ! », bon nombre de ceux qui sont au devant de la scène de nos jours semblent réclamer qu’on leur tende le micro en toutes occasions pour s’étendre dans leurs longues palabres, et profitent de la moindre occasion, de la plus petite actualité aussi futile soit-elle pour la transformer en vidéo sur leur tribune virtuelle et la partager sur toutes les plateformes que comptent les internets.
Que les choses soient claires : le principe ici n’est pas de critiquer dans l’absolu les nouvelles méthodes de communication, ni le fait de s’adapter un tant soit peu à l’évolution de notre époque. De même que la volonté de ce papier n’est pas d’attaquer les gens dans leurs intentions ou de prétendre pouvoir percer les cœurs de ceux qui les détiennent. L’objectif ici est de dresser un constat et d’émettre, dans une volonté de réforme profonde, un appel à la raison, dirigé tant à ceux qui s’expriment qu’à ceux qui les écoutent.
Nous sommes dans une époque où ces règles mondaines du « buzz » sont devenues une norme tacite à laquelle devrait se plier tout prédicateur ou enseignant pour être entendu, et cette norme est entretenue par ceux qui, parce qu’elle les arrange ou les conforte, s’y soumettent et la développent en la proposant sous toutes les recettes à un public candide qui ne demande qu’à avaler ce qu’on lui propose.
Et c’est justement ce genre de public facile qui conforte également les prédicateurs dans ce qu’ils deviennent. Cette audience, composée d’une catégorie de personnes qui n’a plus le goût à l’effort et au sacrifice, qui n’est plus intéressée par la recherche de la connaissance et la soif de savoir religieux, qui veut consommer du contenu spirituel pour se donner bonne conscience ou combler son besoin de transcendance mais aussi facilement qu’on consommerait les vidéos virales des tendances YouTube. Une relation symbiotique entre deux parties qui, finalement, se confortent l’une l’autre, et que personne ne remet en question, chacun distrait par cette course au buzz… jusqu’à ce que l’on visite les tombes ?
Mohamed Nadhir
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